En partant a la recherche d’un cafe sympathique
pour dejeuner, on se perd un peu dans la vielle
ville de Lijang et nous nous retrouvons sur l’ancienne
place de marche. Grande chance pour nous car nous
tombons par hasard sur de vieilles femmes Naxi
en costume traditionnel en train de danser.
Elles portent une cape en peau de mouton sur le
dos, avec une partie claire et une partie sombre
rappelant l’alternance du jour et de la
nuit et 7 cercles brodes sur le bas de la cape
representant les 7 etoiles de la Grande Ourse.
Il parait qu’autrefois, il y avait 2 cercles
plus larges, un sur chaque epaule, qui representaient
les yeux d’une grenouille (dieu important
chez les Naxi) mais maintenant ils sont passes
de mode.
Par contre, les Naxi continuent a appeler la cape
par son nom originel : « peau de mouton
aux yeux de grenouilles » !
Lijang est situe a 2400m d’altitude, sur
un plateau, au pied de la montagne du Dragon de
Jade, le Yulong Shan ( 5596 m !). La ville est
depuis 1400 ans le centre de la culture Naxi (a
prononcer Nassi), une minorite ethnique d’environ
300 000 habitants, descendants de tribus du Nord-est
du Tibet. Le langage ecrit des Naxi est un systeme
de pictogramme (le seul langage a base de hieroglyphes
encore utilise) et a plus de 1000 ans.
On appelle Dongba les chamans naxi, depositaires
des ecrits et intermediaires avec le monde des
esprits. Ils sont executeurs des rites : rituels
funeraires, grandes ceremonies collectives (sacrifices
aux divinites) visant a assurer de bonnes recoltes
et la prosperites des troupeaux…
Les Dongba sont donc les gardiens et la memoire
de la culture Naxi. Leur tradition se transmet
de pere en fils mais ils ne seraient plus aujourd’hui
qu’une dizaine…
Les Naxi etaient , jusqu'à une date recente,
une societe matiarcale, qui maintenait les hommes
sous la coupe des femmes avec de petits arrangements
cote cœur. Le systeme appele azhu (amis0
permettait a un homme et une femme de devenir
amants sans avoir de residence commune, les 2
partenaires continuant a vivre chez eux. Le garcon
passait ses nuits chez sa petite amie mais revenait
vivre et travailler dans la maison de sa mere
pendant la journee.
Si des enfants naissaient, c’etait a la
femme qu’incombait la responsabilite de
leur education, l’homme fournissant son
assistance, mais uniquement tant que durait sa
relation avec la mere ! les enfants vivaient donc
avec leur mere et aucun effort n’etait fait
pour etablir leur filiation. Et evidemment les
femmes heritaient des proprietes ! incroyable
!
Finalement , les Naxi etaient bien plus en avance
sur les libertes de mœurs que nous !
La vieille ville de Lijang est vraiment charmante.
C’est un merveilleux dedale de ruelles pavees,
de vieilles maisons en bois restaurees, avec des
canaux, des petits ponts en pierre. On dirait
un petit village de montagne « enchante
». Ce qui n’a pas echappe a l’unesco
qui l’a classe patrimoine mondial de l’humanite
en 1999.
Nous avons du mal a imaginer qu’en 1996,
un violent seisme secoua la region (300 morts,
16 000 blesses) et detruisait une bonne partie
de la ville nouvelle mais les vieilles maisons
naxi tinrent, elles, le coup !
Le seul defaut qu’on trouve a Lijang est
que, desormais celebre, une foule de boutiques
vendant toutes les memes articles et un nombre
impressionant de restos et d’hotels ont
ouvert leurs portes…. Sans parler de la
horde de touristes !
On poursuit notre marche en se dirigeant vers
le parc de l’etang du Dragon Noir. Le point
de vue sur le lac est magnifique, avec un petit
pavillon au centre, et en toile de fond la montagne
du Dragon de Jade s’elevant, comme inaccessible…
la balade est agrementee de plusieurs temples
a demi caches par des arbres….
Le soir, on assiste a un concert de musique Naxi.
La plupart des musiciens (tous Naxi) sont assez
ages avec de grandes barbes blanches et sont vetues
de costumes traditionnels en soie. Ils n’ont
pas commence a jouer que c’est deja le spectacle
!
Il s’agit d’une musique de temple
taoiste (appelee Dongjing0 qui a disparu partout
ailleurs en Chine. La plupart de leurs instruments
sont tres anciens et de veritables pieces de musees
(le Sugudu, un luth venu de Perse, un luth chinois
a 4 cordes de 400 ans, un bobo, instrument a vent
constitue a partir d’ailes d’oiseaux…).
Dans presque tout le reste de la Chine, ces instruments
n’ont pas survecu a la revolution culturelle
et plusieurs de ces musiciens ont du enterre leurs
instruments pour les sauvegarder !
L’orchestre est dirige par l’etonnant
Xuan Ke, un musicien Naxi erudit de 77 ans qui
a sacrement la peche et pas sa langue dans sa
poche ! il a ete emprisonne pendant 21 ans en
camp de travail apres la repression du mouvement
des 100 fleurs, et il nous le repete plusieurs
fois pendant le concert, evoquant toutes les annees
d’angoisse ou son sort etait incertain…
Qu’est ce que le mouvement des 100 fleurs
? petite lecon d’histoire : vers 1957 (environ
8 ans apres les debutes de la republique populaire
de Chine), les ecrivains, artistes et cineastes
faisaient l’objet de controles ideologiques
stricts, inspires des ecrits de Mao sur l’art.
Mao pensait que le travail du Parti avait ete
suffisament positif pour supporter sans dommage
quelques critiques et, lors d’une seance
a huis clos, il lanca l’idee de «
laisser 100 fleurs s’epanouir » dans
le domaine des arts, ce qui fut officiellemnt
approuve en avril 1957. evidemment les intellectuels
reagirent avec enthousiasme.
Leurs critiques touchaient tous les domaines :
corruption au sein du Parti, contrôle de
l’expression artistique, absence de litterature
etrangere, faiblesse du niveau de vie…
Ce qui ne plut pas du tout au Parti qui modifia
rapidement son attitude : en l’espace de
6 mois, pres de 300 000 intellectuels furent accuses
de « droitisme », destitues de leurs
fonctions et, dans bien des cas, incarceres ou
envoyes dans des camps de travail pour y etre
« reeduques »….
En tout cas, le concert est saisissant. Les melodies
emblent echappees de temps anciens et oublies.
La voix du chanteur est emouvante et celle des
femmes nous donne des frissons….
C’est vraiment un grand moment !